No Peanuts, au service des traducteurs?
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Cette semaine, alors que je parcourais ma timeline sur Twitter, j’ai découvert ce site, No Peanuts! En quelques mots, No Peanuts! For Translators proposent aux traducteurs de s’unir et d’imposer aux clients des tarifs décents. Le site est bien fait, il reprend des articles amusants qui ont beaucoup circulé sur Twitter (celui-là par exemple, je l’ai vu retwitté tous les jours pendant au moins une semaine) et tout est fait dans l’humour et la bonne humeur. Ma première réaction a donc été enthousiaste, enfin un regroupement de traducteurs sympa qui ont compris que ce n’est pas en faisant baisser les prix qu’ils auraient des revenus décents. Le côté gai du site est important car j’ai parfois l’impression que les traducteurs aiment beaucoup se plaindre (cf les longues discussions que l’on peut trouver sur Proz et compagnie…). Pour une fois qu’on le fait avec le sourire, c’est toujours ça de gagné!
Cependant, en y réfléchissant à deux fois, et en continuant de lire ma timeline, je me suis rendue compte que ce nouveau site ne suscitait pas vraiment l’adhésion de mes consœurs (et confrères?). Que lui reproche-t-on? No Peanuts! est-il une vraie bonne idée ou faut-il s’en méfier?
Le contexte
Mes collègues traducteurs le savent bien, le marché de la traducteur est un marché vraiment bizarre particulier. Je connais des indépendants dans différents domaines, mais il me semble que la traduction est le seul secteur dans lequel il est admis que ce sont les clients qui dictent les prix. Je ne sais pas comment nous en sommes arrivés à une telle situation, mais ce que je peux dire, c’est qu’on tient là une belle légende. Heureusement que les matinales de la SFT me permettent de rencontrer des traducteurs qui réussissent, sinon je finirais par croire que les traducteurs sont des esclaves consentants
La vérité, c’est que nous sommes sur un marché où l’offre de services est abondante, où les traducteurs peuvent être aussi bien sur-diplômés que de vagues « bilingues » (non, ce n’est pas parce qu’on a passé ses vacances en Espagne qu’on est bilingue…) et où les prix sont difficiles à contrôler. Du coup, certains en abusent et dictent leurs conditions aux traducteurs qui les acceptent. Cela nous donne des pages et des pages de discussion sur les forums pour essayer de se convaincre que de comprendre pourquoi nous sommes devenus des victimes.
Le doigt sur le problème
No Peanuts! For Translators met justement le doigt sur le problème: trop de traducteurs se laissent dicter leurs tarifs, travaillent énormément et n’en tirent même pas un revenu décent. Alors oui, il est temps de secouer tout ce petit monde pour qu’il sorte de sa torpeur et de cette victimisation néfaste et qu’il passe enfin à l’action. No Peanuts! propose d’adhérer au site et d’apposer un macaron sur son site pour signifier aux clients que nous ne sommes pas là pour nous faire avoir. Est-ce que cela aura vraiment un effet dissuasif? J’en doute. Quand je vais au restaurant et que je vois à côté de la caisse des affichettes disant « La maison ne fait plus crédit » ou « Nous n’acceptons plus les chèques », je me dis que ceux-là, ils en ont marre de se faire avoir. Mettre ce macaron renverra la même impression et ce que je redoute, c’est que cela attire l’attention de vos clients directs sur un problème dont ils n’avaient pas connaissance. Car finalement, qui d’autres que les traducteurs savent ce qu’il se passe dans cet univers impitoyable? Les clients directs appartiennent généralement à un autre secteur et s’intéressent plus aux tarifs que VOUS leur proposez qu’à ce qui se passe sur le marché. Alors les agences? Oui, les agences savent ce qu’il se passe. Cela dit, si une agence vous pousse à baisser vos tarifs ou à travailler pour un tarif très bas, peut-être que ce n’est pas un client pour vous… Apposer ce macaron sur son site, c’est vouloir dire « Je ne suis PLUS une victime » tout en s’affirmant un peu plus en tant que telle… Beau paradoxe, n’est-ce pas?
Des solutions?
Avant de me pencher sur les solutions, je voudrais ajouter une chose: je n’ai absolument rien contre No Peanuts!, bien au contraire. La sélection d’articles du site est drôle et plaisante à lire et je salue l’initiative. Comme je le disais en introduction, j’apprécie que quelqu’un essaie de réunir les traducteurs autour d’un projet gai et drôle. Je souhaite donc une excellente continuation aux auteurs de No Peanuts! et les remercie d’avoir soulevé un problème important (et de m’avoir fourni un sujet de billet…)
Revenons aux solutions. Des solutions, il y en a, en amont et en aval. En amont, je pense qu’il est indispensable de mieux former les futurs traducteurs à l’aspect « commercial » de leur métier. Apprendre à être un traducteur c’est bien, mais, il est indispensable d’arriver sur le marché en sachant qu’il est concurrentiel, en connaissant les pratiques des agences et des clients directs et en étant prêt à y faire face. Les étudiants en traduction sont souvent des passionnés des mots qui n’ont pas vraiment conscience du fait qu’ils passeront au moins la moitié de leur temps à vendre leurs prestations. Connaître le marché et connaître la valeur de son travail sont les bases d’une rémunération plus juste!
Pour ce qui est des traducteurs établis, l’une des mes consoeurs suggérait sur Twitter d’afficher directement ses tarifs sur son site web. Ainsi, on dissuade les pingres et on annonce la couleur. Personnellement je trouve que c’est une bonne idée. On me rétorquera que nos concurrents pourrons voir nos tarifs. Je réponds oui, c’est vrai qu’ils peuvent voir les tarifs. Tant mieux! S’ils ont envie de casser le marché et de travailler des heures et des heures pour peanuts pas grand chose, qu’ils le fassent. S’ils veulent s’aligner, au moins la concurrence ne se jouera plus sur les prix mais sur la qualité. On me dira aussi que ça peut faire fuir les clients potentiels. Eh bien qu’ils fuient! Un client qui n’a pas l’intention de vous rémunérer à votre juste valeur n’est pas un client pour vous, c’est tout. Je l’ai déjà dit, mais dans la mesure où je ne négocie pas ma baguette à la boulangerie ou mes visites chez le coiffeur (et on sait que le coiffeur, c’est pas donné:) ), je ne vois pas pourquoi moi je devrais marchander mes prestations.
Enfin, discutez! Ce n’est qu’en parlant avec d’autres traducteurs que l’on peut se rendre compte de ce que les autres font et de ce qu’il est possible d’obtenir. Réunissez-vous, allez aux évènements organisés par les syndicats, parlez avec ceux qui réussissent… Ce genre de conversation est un formidable moyen de se regonfler à bloc et de gagner confiance. La clé du succès, c’est d’avoir la volonté de réussir, alors vous savez ce qu’il vous reste à faire
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Comments (7)

Très bon article, agréable à lire !
Je trouve aussi hasardeux d’attirer l’attention de ses clients potentiels sur un problème que l’on peut rencontrer avec d’autres clients. Après tout, ce n’est pas LEUR problème.
En revanche, je ne crois pas que la traduction soit le seul métier qui souffre d’être mal connu (combien de personnes croient que savoir converser dans une langue étrangère suffit pour être capable de traduire ?) et de l’égo sur-dimensionné de certains clients qui se permettent d’imposer leurs tarifs. Je crois que c’est malheureusement la tendance général du « discount » qui prévaut partout, au détriment de la qualité…
Merci Céline pour cet excellent article ! J’ai vu moi aussi passer cette info. Comme toi, je trouve l’idée intéressante, mais n’étant pas encore lancée sur le marché, ma réflexion s’arrête là pour le moment.
Cela dit, tu soulèves à la fin de ton article une question qui me semble réellement importante : celle de la qualité.
Je suis parfois également donneur d’ordre et je vois assez régulièrement passer des traductions de piètre qualité, ce que je trouve fort dommage. En tant que client, je suis vraiment tentée de privilégier la qualité plus que le prix. Une mauvaise traduction coûte souvent plus cher au final qu’une bonne avec un prix plus élevé à la base.
Très intéressant de voir les deux côtés de la médaille du mouvement No Peanuts! D’un côté, je trouve que c’est vrai que parfois, les agences exagèrent, mais de l’autre, et plusieurs ont soulevé ce point, c’est à nous, traducteurs, de trouver les clients qui accepteront nos propres tarifs. Toutefois, cette démarche est parfois très difficile à comprendre et à faire pour les débutants, c’est une très bonne idée à mon avis d’en parler davantage lors de la formation des traducteurs, par exemple. Le problème est le même ici au Québec, il faut aller chercher l’information ailleurs, se réunir. D’ailleurs, nous avons ici le concept des Soirées des langagiers qui sont toujours fort intéressantes pour aller chercher des conseils de traducteurs chevronnés!
Babeliane soulève également un très bon point, celui de la qualité. Il y a effectivement beaucoup de traductions de très mauvaise qualité et je comprends que certains ne veulent pas prendre le risque de payer un montant X pour un piètre résultat au final. Il m’arrive aussi à l’occasion de corriger des sous-traitants et j’avoue que je ne sais souvent pas comment réagir adéquatement lorsque la qualité est vraiment mauvaise (et que je me rends compte que j’aurais perdu moins de temps à traduire, finalement). Je ne veux pas les « sous-payer », car ce serait encourager cette tendance, mais en même temps, ils ont aussi une obligation de rendement. Et est-ce qu’un prix élevé à la base est gage de bonne qualité et de professionnalisme? Je n’en suis toujours pas certaine…
Merci pour cet article, super ! Je ne suis pas encore allée voir le site de No Peanuts, mais j’ai l’impression que les personnes visées par cette initiative sont plus les professionnels que les clients. Les premiers responsables des situations dénoncées, ce sont les professionnels eux-mêmes, qui se plient à tous les desideratas des clients (tarifs, conditions de paiement, conditions de travail). C’est la loi de l’offre et de la demande : si personne n’acceptait ces conditions, les clients seraient bien obligés de changer d’approche. Donc je pense que, plus qu’une revendication envers les clients, No Peanuts est un appel à la prise de conscience des traducteurs. Il y a sans doute un effet de manipulation (de bonne manipulation, j’entends), car si je me rallie à ce mouvement et j’appose ce logo sur mon site web, je vais peut-être y réfléchir à deux fois avant d’accepter n’importe quoi. Et peut-être que dans les premiers temps ça ne changera rien à mon comportement, mais l’idée peut faire son chemin petit à petit…
Voilà voilà. Je crois que je vais faire un article sur No Peanuts aussi sur Buscatraductor. Parce que j’entends souvent dire que les premiers à se brader sont ceux qui sont sur Proz et autres plateformes de ce style, alors que c’est justement l’effet inverse qui est recherché (mettre en relation pros et clients, stimuler l’activité des pros, etc.), c’est un comble !
Merci pour cet article très intéressant et de partager avec les non adeptes de Twitter cette initiative No Peanuts.
Je ne suis pas traductrice, mais dans le monde des secrétaires indépendantes, nous sommes confrontés également à cette même problématique et je vais communiquer sur cette initiative auprès de mes consœurs…
Je pense également que cela ne concerne pas les clients et que ce serait effectivement une arme à double tranchant. En revanche, je partage tout à fait votre opinion sur l’affichage des tarifs sur le site Internet. Cela évite de perdre son temps avec des pseudos clients qui n’auraient pas le budget pour faire appel à nos services.
Que la concurrence les voit ? Et alors ? C’est un bon exemple à suivre !
En ce qui concerne la qualité, je ne trouve pas non plus que les plus chers sont forcément les meilleurs et c’est bien navrant.
Je crois surtout à un problème de formation aux aspects commercial et entrepreneurial. Beaucoup de freelances ne savent pas établir leurs tarifs, parce qu’ils ne veulent pas faire l’effort de réfléchir à la notion de coût de revient ! Je trouve ça très dommageable, car ils veulent travailler à tout prix, prendre des marchés à la concurrence, ils travaillent pour rien, voire à perte, sans même s’en rendre compte. Quand ils s’en rendent compte, c’est trop tard, il leur faut changer d’activité et/ou retrouver un emploi salarié, mais en attendant ils font du tort à leur profession.
En ce qui concerne mon secteur des assistantes indépendantes, le statut auto-entrepreneur a été de ce point de vue là un vrai fléau. Les filles adoptent le tarif du Smic horaire comme base et je suis certaine qu’elles accepteraient encore des remises…
Bref, c’est un sujet très intéressant, merci encore pour cet article
Merci pour cet article vraiment intéressant.
Moi aussi, je trouve agréables et sympathiques l’humour et la gaieté du mouvement No Peanuts!
Mais je me demande également quel impact peut avoir ce macaron sur des clients directs. Je crains qu’un client potentiel en visite sur le site vitrine d’un traducteur professionnel y voie un message agressif du genre « Vous ne m’aurez pas ! ». Paradoxalement, ça manque un peu de professionnalisme à mon avis.
En revanche, sur un blog destiné à d’autres indépendants, cela me paraît beaucoup plus approprié. Puisque évidemment, pour que des prix ridiculement bas puissent être imposés, il faut que quelqu’un les accepte. Et pour le coup, je trouve que c’est un très bon moyen de sensibiliser les jeunes traducteurs.
Pour ce qui est d’afficher ses prix, ce n’est pas une mauvaise idée, mais ce n’est pas très praticable si on veut sortir du modèle de prix au mot et établir un devis pour chaque commande, en intégrant le temps nécessaire aux recherches pour des sujets très techniques par exemple, le temps consacré à la PAO pour certains types de fichier, etc.
Bravo Céline, très bon article.
Tout à fait d’accord avec toi et la Marmite pour l’affichage des prix. D’ailleurs, je le fais depuis la nouvelle mouture de mon site web. Pas eu de retour en particulier pour le moment, ni de clients, ni de collègues.
A ce propos, plutôt que d’afficher un prix fixe et de rebuter une partie de la clientèle potentielle, je pense qu’il est plus prudent d’afficher une fourchette. On se laisse plus de liberté pour négocier (bien sûr, on a également un devoir d’information en expliquant à nos clients et prospects pourquoi on pratique de ces tarifs et pourquoi ils peuvent être variables).